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Archive for the ‘Leçons et comptes-rendus’ Category

GOUBERT Pierre, Louis XIV et vingt millions de Français,

Paris, Fayard, 1966, L’histoire sans frontières.

Pierre Goubert (1915-2012) fait en 1958 une entrée universitaire fracassante lors de la soutenance de sa thèse sur Beauvais et le Beauvaisis (1600-1730) sous la direction de Jean Meuvret. Normalien originaire de Saumur, c’est un spécialiste du XVIIe siècle, d’histoire sociale et démographie historique. Rattaché à l’école des Annales, il s’est défini comme historien des humbles et des masses, objet du présent ouvrage, second de l’auteur.

Louis XIV et vingt millions de Français se présente comme l’histoire générale de la seconde moitié du XVIIe siècle sous le règne du roi Soleil prenant en compte une écriture de l’histoire au sommet mais aussi au ras du sol. Muni classiquement d’une chronologie et d’une bibliographie en fin d’ouvrage, l’ouvrage comporte cinq parties traitant tour à tour les différentes phases du règne, élargissant sur l’héritage reçu (1643-1661) et donné (1715-années 1720) : la France de Mazarin, le temps des hardiesses (1661-1679), le temps du mépris (1679-1689), le temps des épreuves (1689-1714) et 1715, temps des bilans. Il ne s’agit pas ici de faire l’histoire traditionnelle de la construction de l’État mais celle de statistiques.

La vie de Louis XIV et son règne étant bien connus, nous nous attacherons essentiellement au suivi du projet et de la méthode de l’auteur. Celui écrit en effet dans son avertissement que « ce Louis XIV est à la fois une œuvre de vulgarisation [, une synthèse] et un essai » (p. 9). Un ouvrage désormais classique dont le vieillissement est à interroger.

*

Bilan et corrections de l’histoire du règne

Tableau quantitatif du royaume

Goubert introduit cette nouveauté essentielle dans le règne de Louis XIV qu’est l’étude statistique des masses au lieu d’une cour non représentative (p. 198). Après un signalement général des paramètres démographiques, économiques, sociaux du XVIIe siècle en première partie visant à rappeler la « détresse structurale » (p. 138) paradoxale de l’époque et du royaume « capable de supporter [mais] en souffrant » (p. 27), suit un suivi chronologique des variables (p. 135-143, p. 158-177, p. 194-205, p. 217-222, p. 232-242).

Aux taux démographiques succèdent les différentes dynamiques économiques et cercles de dépendance socio-économiques. Il en ressort l’idéologie marxiste d’une société de classes et d’une survie économique basée sur la diversification des activités du prolétariat (la masse des paysans, ouvriers ruraux et urbains) plus que sur le développement du commerce, qui pourtant sauve à l’occasion la mise.

Goubert apporte quelques nuances au tableau dans la mise en avant du XXe siècle d’un phénomène économique de récession de fond sur le siècle (p. 107), faisant de la première guerre et des suivantes de simples catalyseurs de la ruine du royaume. L’intervalle entre la première et seconde guerre n’est pas semble-t-il une ruine généralisée mais le mécontentement d’un groupe de rentiers doté d’une plume (p. 140) ; de même la décennie 1700 une détresse continentale seulement (p. 198) et l’année 1715 une stagnation dans l’attente du redressement (p. 217).

Gouvernement et politiques

Goubert revient également sur certaines parties de l’historiographie. La politique extérieure de Louis XIV n’a aucune unité ou objectif prédominant autre que la passion de la gloire et l’aval du roi dans l’évolution d’une suite d’obsessions espagnole, hollandaise, gallicane ou catholique (p. 73).

Il revient de même sur l’entourage « ministériel » du roi et en particulier sur l’influence de Mazarin et de Colbert. De la régence mazarine et de son éducation, il n’y a que « réaction contre […] ses faiblesses et ses désordres » (p. 71, p. 241). Tout en concédant à Colbert le mérite d’une ascension personnelle, il relativise l’originalité de ses idées en matière économique (reprises à Richelieu), rejetant donc le colbertisme au profit du zèle consciencieux d’un fonctionnaire et de la théorie du mercantilisme (p. 85). Pour Goubert, la disparition de Colbert n’en est pas une puisque, s’il reconnaît l’ascension du clan Le Tellier (p. 124), celui-ci n’est qu’une émanation familiale et clientéliste du clan Colbert (p. 133).

Politique, pensées et éthique

Goubert fait par ailleurs le point sur l’historiographie de la religion du roi (p. 113), ne faisant consensus comme réelle dévotion qu’après 1679 au moins, parvenue à s’entendre sur le fait que Madame de Maintenon et l’âge avaient fait plus d’effets que les confesseurs sur le roi. Jusqu’à une date encore discutée, le roi a donc fait preuve d’un conformisme religieux résultant de son éducation (p. 55) et pu faire preuve de pragmatisme dans sa politique religieuse, gallicane et relativement tolérante.

Goubert rejette, dans le même registre, la théorie traditionnelle de la persécution progressive des protestants menant à la révocation de l’Édit de Nantes en 1685 (p. 118). Aucune sournoiserie du roi ou croyance naïve à la disparition du protestantisme : c’est le contexte diplomatique, d’alliance avec les pays protestants et d’agression en terme de prestige par l’Empereur de nouveau champion de la Catholicité, qui contraint puis conduit le roi à une tolérance étroite puis une persécution officielle et violente.

Enfin, l’auteur rappelle la difficulté de mesurer l’influence réelle des précurseurs des Lumières en dehors d’une justification de complots avortés à la cour (p. 213) et de la querelle des Anciens et des Modernes qui a agité les salons du XVIIe siècle et le monde universitaire littéraire actuel (p. 143).

Stratégie éditoriale et pratiques universitaires

Vulgarisation et rectificatifs des topoï

Conformément à son projet et à cette collection chez Fayard, Goubert s’attache à rendre accessible les théories sur le règne. Une chronologie à thématiques accompagne le texte ainsi qu’une bibliographie, constituée de manuels destinés à l’autodidacte et d’ouvrages de synthèse sur de grands champs thématiques. L’auteur s’attache à faire un bilan historiographique de son sujet (p. 223) et à présenter l’école des Annales auquel il appartient en bibliographie.

On perçoit des procédés pédagogiques parmi lesquels l’usage de style et expressivité, dans l’humour (p. 75) ou la provocation (p. 15), pour des statistiques imbuvables ou batailles interminables ainsi qu’une intrigue rhétorique (p. 170, p. 184, p. 205), mais aussi la présentation de constantes exotiques en première partie avant celle des variables et la réduction des processus à un seul événement exemple (p. 51, p. 53).

Des topoï sont corrigés. L’avènement du roi en 1661 qui n’est pas une révolution mais le changement à la barre d’un bateau fait du même bois (p. 44). Le mythe d’une France parfaite démenti par « l’infantilisme financier d’un État » (p. 22). L’absolutisme remis en cause par l’hétérogénéité des lois (p. 38). Le cliché du luxe de Versailles planant sur tout le règne ne prenant forme et vie qu’en 1682 et le « siècle [culturel et artistique] de Louis XIV » (les classiques d’aujourd’hui) ne durant que quinze ans (p. 59, p. 134). Enfin, le paysan obligé d’acheter son pain (p. 168).

Échec partiel de la vulgarisation

Un certain nombre de défauts peuvent bien sûr être relevés. L’ouvrage s’adressant à un « public cultivé » (p. 249), les termes sont rarement définis selon l’acception de l’auteur (tel le jansénisme, p. 55) au profit d’une succession d’affaires ou dilemmes du roi à résoudre, d’épisodes. La traçabilité des théories nouvelles ou anciennes et confirmées est nulle : lorsque les noms des historiens sont cités, ce sont des allusions sans présentation de la source, sans date même.

Plus grave, le propos de l’auteur est terni par une certaine lassitude à travailler sur un sujet éculé. Les « on le sait déjà » et « on les a cent fois racontés » (p. 74) rythment l’ouvrage de façon bien lassante pour le lecteur aussi, qui a tendance à sauter ces paragraphes censés ne rien apporter. La conviction du propos général en est affaiblie, l’attention du lecteur amoindrie face au relief des théories nouvelles rassemblées et présentées par l’auteur.

Plus grave encore, la lassitude personnelle de Goubert pour l’histoire culturelle (littéraire et artistique) et éthique (religieuse) du règne, basée en partie sur la méfiance de ce type d’archives (p. 135), le conduit à en faire l’impasse ou le survol dans les première et dernière décennies du règne, sans procéder à un démontage explicatif de ces productions littéraires, en même temps qu’il en casse les clichés (Camisards, p. 190, classicisme p. 59, p. 134).

Maltraitance de la discipline universitaire

Outre l’impasse informative sur l’affaire des Camisards dont la connaissance est renvoyée à la lecture d’Emmanuel Le Roy Ladurie, l’ouvrage souffre de carences méthodologiques inexcusables en égard des pratiques apportées par le courant positiviste.

La plus grave concerne la traçabilité des sources et outils nécessaires à la conception de l’ouvrage. La bibliographie n’est absolument pas exhaustive au regard des différents noms d’historiens rapidement cités tout au long de l’ouvrage : au mieux peut-être des citations de seconde main issues des ouvrages de synthèse indiqués. Les normes des références bibliographiques ne sont pas non plus respectées et, comble pour l’historien, aucune date de publication n’accompagne les titres donnés. À l’intérieur même de l’ouvrage, les références à l’historiographie sont réduites aux noms d’historiens, sans référence précise au sein de leur production universitaire abondante. La seule note de bas de page de tout l’ouvrage est utilisée comme dérobade de Goubert sur un sujet qui ne l’intéresse pas, l’affaire religieuse des Camisards (p. 190).

Une autre faute, en partie excusable par une volonté de vulgarisation dans la première partie, est celle d’une absence relative de chiffres là où les conclusions font spécifiquement références à des statistiques (p. 166-170 par exemple). C’est toute la crédibilité de l’école des Annales et son leitmotiv quantitatif qui peuvent être remis en cause par cette pratique impressionniste.

Un essai : individu(s) et Histoire

Rejet de l’individu et du biographique

Goubert exprime son mépris pour la biographie polémiquant sur l’anecdote et une vie privée sans grand intérêt pour l’essor de la recherche (p. 9). Il préfère l’étude d’un temps long grâce aux statistiques. L’ouvrage peut donc constituer une critique de la biographie. Mais c’est aussi la raison pour laquelle les contemporains ont pu écrire qu’il faisait le procès de Louis XIV dans son métier, dont le règne coïncide par malchance avec une récession générale.

On constate en effet le peu de cas que Goubert fait de la jeunesse du roi : la régence est réduite aux signalements du royaume, sans développement sur l’éducation du roi ou l’épisode de la Fronde. Tout au plus fait-il un rapide bilan de santé et caractère (p. 45-48). La chronologie thématique l’emporte sur la pulsation de vie. Goubert se défend de la perception téléologique, notamment de la construction inéluctable d’un « pré carré » alors même que les conquêtes effectives ne répondent pas aux buts du roi (p. 82, p. 155-158).

Il perdure certaines scories toutefois du genre biographique. Goubert revient sur l’impact de l’Histoire et du temps sur le roi en évoquant sa colère face aux échecs, sa résistance ou encore sa santé déclinante face à la médecine de son temps (p. 209-213). Certains anticipations en guise de transitions ne sont pas loin de la téléologie (p. 50, p. 67). Il reconnaît, enfin, l’utilité de la temporalité biographique – dans les métaphores d’apprentissage, d’apogée et déclin –, tout à la fois méthode d’ordonnancement d’idées et de transmission et cognition à l’usage du lecteur.

Relations et responsabilités dans l’Histoire

Goubert reconnaît à Louis XIV qu’il s’oppose déjà à lui seul à la masse des « Petits » : reste à étudier les rapports de domination entre eux. Il ne s’agit donc pas de juger le roi dans l’exercice de son métier mais de construire objectivement sa trajectoire au sein d’une toile où d’autres forces ont pu intervenir.

Goubert rappelle ainsi l’impact traditionnel du roi dans son gouvernement, au sein d’un « domaine réservé » dont les contours fluctuent avec les préoccupations du roi mais aussi d’un domaine délégué aux commis (p. 223-232). Il met aussi en avant dans le cas de Louis XIV l’illusion constituée par ses mémoires dans deux chapitres opposant une vision historiographique et une vision sélective du roi, dictée par l’orgueil (masquer les révoltes) et la fierté pédagogique (magnificence et domination du temporel sur le spirituel menant à la tolérance civile) à l’usage du dauphin (p. 45-95).

Goubert reconnaît une influence au roi dans son désintérêt des questions économiques ou ses conceptions guerrières mais aussi aux Grands d’Europe et aux sujets du royaume, marchands et paysans révoltés. Il lui donne aussi la position de témoin et victime de l’Histoire face aux rythmes économiques profonds, un progrès des idées, l’inertie sociale ou démographique. Quant aux signes manifestes de relations entretenues entre le roi du point de vue des sujets, ils sont réduits à l’impact des taxes et la mention spatio-temporelle de révoltes réprimées, oubliant les mentalités derrière les statistiques et les faits.

Prise de libertés avec l’Histoire

Tel le taon piquant le cheval, Goubert s’est donné pour objectif dans son essai de renouveler le champ de la recherche en faisant usage d’une certaine légèreté de plume qui lui joue aussi des tours et accrédite l’accusation des contemporains d’un énième travail sur Louis XIV le jugeant, cette fois à l’aune de son métier.

On surprend Goubert, tel Lavisse, à trouver chez Louis XIV les germes de la Révolution Française et de son rejet de l’épiscopalisme (p. 164-165), à juger anachroniquement Colbert incapable sur la méconnaissance d’une récession dans le siècle et l’application du vieux protectionnisme dépassé (p. 107) ou encore à juger le testament de Louis XIV légitimant ses bâtards : « on peut se demander s’il fut l’oeuvre d’un obstiné, d’un inconscient ou d’un désespéré… » (p. 228).

Mais il mentionne tout de même l’absence du fruit des travaux, en cours, d’Emmanuel Le Roy Ladurie, Jean Meyer et Pierre Deyon à qui il demande confirmation de l’hypothèse d’un remplacement des générations (p. 138). Il souligne la nécessité d’étudier normes et pratiques réelles dans la « collection d’intentions » (p. 65) que sont ordonnances et édits probablement remis en cause par l’inertie du royaume. Il demande, enfin, des études ponctuelles pour compléter des paysages historiographiques incomplets : l’étude des rentes constituées et du commerce entre 1668 et 1688 (p. 141), des manufactures après 1700 (p. 220).

*

Dans une large mesure, les objectifs de Pierre Goubert ont été accomplis tant sur la synthèse et le bilan historiographique et sur le public ciblé que sur l’essai d’une nouvelle méthode, bien que certains objectifs s’annulent. Critiqué en France, il a été salué par les Anglo-saxons las de l’histoire de la construction de l’État et à l’aise avec l’utilisation plus ou moins biaisée de la biographie. Goubert a donc redonné vie à son texte en 1991, supprimant les assertions discutables, reprenant les pratiques académiques, ajoutant les nouvelles théories, comblant les lacunes, critiquant ses prédécesseurs (en préface notamment).

Un certain nombre d’idées sont effectivement dépassées, s’il y a toujours à peu près vingt millions de Français dénombrés : la domestication de la noblesse par la cour (p. 227), théorisée par Norbert Elias (1974), rejetée par Katia Béguin (2000), la société de classes, devenue société d’ordres grâce à Roland Mousnier (1968), le lobby Colbert défait pour celui de Fouquet (Daniel Dessert et Françoise Bayard) ou encore la soumission des Parlements renversée dans un dialogue négociant le compromis (Albert Hamscher, 1976).

Le champ n’est pas clos : en ce sens, Goubert a fait école avec la Nouvelle Histoire axée sur les mentalités et l’école d’Yves-Marie Bercé travaillant sur les révoltes d’Ancien Régime. L’ouvrage est un classique parce qu’il fait tournant dans l’historiographie générale et du XVIIe siècle et conserve des qualités atemporelles : pédagogie, iconoclasme. Le besoin de casser le topos est toujours d’actualité et à ce titre, la version de 1966 peut encore constituer une première approche, celle de 1991 mieux encore. Le portrait social et public semble, en dépit d’un passage à l’âge herméneutique de la biographie, avoir encore une vie possible.

Bibliographie complémentaire

Y. B., « Goubert Pierre – Louis XIV et vingt millions de Français » in Population, 1967, vol. 22, n°6, p. 1133. Url: http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1967_num_22_6_11280. Consulté le 17/12/2012.

CORNETTE JOËL, « Louis XIV et vingt millions de Français de Pierre Goubert » in L’Histoire, 2010, n°356, p. 96. Url: http://www.histoire.presse.fr/lhistoire/356/louis-xiv-et-vingt-millions-de-francais-de-pierre-goubert-25-08-2010-7887. Consulté le 17/12/2012.

GOUBERT Pierre, Splendeurs et misères du XVIIe siècle, Paris, Fayard, 2005, Les indispensables de l’Histoire.

ROSSET François, « La biographie à l’épreuve de l’écriture » in KAENEL Philippe [dir.], MEIZOZ Jérôme [dir], ROSSET François [dir.], VALSANGIACOMO Nelly [dir.], « La vie et l’oeuvre? » Recherche sur le biographique, actes du colloque du 8 et 9 novembre 2007, Lausanne, Université de Lausanne, 2008, p. 9-26. Url: doc.rero.ch/record/8828?ln=fr. Consulté le 10/12/2012.

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FAVIER Jean, Louis XI, Fayard, 2001.

A propos de l’auteur1

Biographie

Né en 1932. Chartiste, agrégation d’histoire, École Française de Rome. Avant tout un médiéviste avec une prédilection pour le Bas Moyen Âge. Plusieurs casquettes :

  • Administrateur. Conservateur archives (1959-1961). Directeur des Archives de France au ministère et directeur des Archives Nationales (1975-1994). Président de la BNF (1994-1997).
  • Professeur. Directeur de l’EHESS (1965-1997). Sorbonne (1969-1997).
  • Diffusion. Directeur de la Revue Historique (1973-1997).

Membre de l’Académie des inscription depuis 1985. Président de la commission française pour l’UNESCO. Autres casquettes. Nombreuses décorations à son actif.

Courant historiographique

Thèse à l’ENC sur « Un conseiller de Philippe le Bel : Enguerrand de Marigny » (1956). Domaines2 :

  • Histoire de France
  • Histoire administrative, financière et économique (en particulier de la papauté avignonnaise)
  • Histoire urbaine (Paris, notamment au bas Moyen Âge)
  • Histoire des grandes découvertes diplomatique, archivistique (Un « Que sais-je sur Les Archives)

Ouvrages de synthèse de ses travaux :

  • La Guerre de Cent Ans, Fayard, 1980.
  • De l’Or et des épices : naissance de l’homme d’affaires au Moyen Âge, Fayard, 1987.
  • Les Grandes découvertes : d’Alexandre à Magellan, Fayard, 1991.
  • Le Temps des principautés. De l’an mil à 1515, T.2 in Histoire de France, Fayard, 1992-1995, Paris : Deux mille ans d’Histoire, Fayard, 1997.
  • Les Plantagenêts : Origines et destin d’un empire : XIe-XIVe siècles, Fayard, 2004.
  • Un Roi de marbre : Philippe le Bel ; Enguerran de Marigny, Fayard, 2005.
  • Les Papes d’Avignon, Fayard, 2006.

Jean Favier aime beaucoup le genre biographique (Louis XI, Charlemagne, Philippe le Bel, François Villon, …) et l’ouvrage de synthèse qui sont l’aboutissement systématique de ses différents thèmes de recherche.

Comptes-rendus sur le présent ouvrage

Question méthodologique

Jean Favier fait le choix de mettre en avant le portrait de l’homme à part égale avec le portrait de l’homme politique si bien qu’on a des chapitres complets consacrés au tempérament, aux habitudes et aux goûts de Louis XI, assimilés à la période précédant son règne (1461). Certaines sous-parties paraissent à l’abord gratuites mais servent à l’argumentaire du chapitre sur « L’image et la légende » et illuminent des petits détails qui autrement seraient saugrenus et qui sont utiles pour rendre compte de la réception chez les destinataires de la correspondance active de Louis XI.

Même s’il justifie son approche chronologique par une complexité des affaires traitées de façon simultanée par Louis XI (et par Charles le Téméraire), l’ouvrage gagnerait parfois à une présentation plus thématique, plus sectionnée des conflits, quitte à faire des redondances qu’il n’arrive d’ailleurs pas à éviter. On ne voit pas toujours pourquoi il revient sur un autre champ diplomatique, certes contemporain, mais sans liaison directe avec le sujet. Il y a passage difficile de l’histoire présente de l’homme sensible à la construction historique.

On peut également regretter l’absence de notes de bas de pages, notamment pour les références exactes des citations aux chroniqueurs du règne. L’absence de références dans le corps de texte à des ouvrages universitaires rappelle qu’il s’agit pour une large part d’un manuel sur une personnalité (réponse à un réel besoin bibliographique). Il présente séparément les différents types de sources du règne : chroniques, correspondance, lettres patentes, archives des acteurs institutionnels ou économiques ainsi que les principaux historiographes (introduction et conclusion).

Jean Favier témoigne d’une capacité à remettre en contexte. Il pointe du doigt ce qui est permanence (le Dauphiné au Dauphin) et ce qui est rupture, inédit (un père encore roi à l’âge du fils de régner) et le lien de cause à effet entre le règne précédent et le roi : une grande leçon suivie d’une prise en main. Il fait également de l’histoire politique de la France : la situation particulière de Charles VII et le dauphin Louis XI lui donne occasion à un portrait du fonctionnement du pouvoir à travers institutions et voies de faits pratiquées par Louis XI. L’histoire administrative du domaine royal est évoquée (la Touraine, nouveau centre de pouvoir royal, état du royaume).

Présenter à la fois l’homme, le roi, son règne et son temps.

L’apport historiographique

Jean Favier se situe dans la tendance révisionniste3 amorcée par Paul Murray Kendall (1971) et Pierre-Roger Gaussin (1976)4. Il s’agit de détruire l’image romantique d’un roi soi-disant atypique par ses traits de caractère et sa façon de gérer les choses (farces, cages de fer, promenades anonymes dans les rues). Ce roi qui l’a emporté sur le terrain a perdu dans les esprits la guerre de propagande, et les effets s’en font toujours sentir à cinq siècles de distance dans la conscience collective et jusque dans le public universitaire. On ne souvient au mieux que du « Grand Louis XI » de 1471 à 1477.

A cette quête de vérité s’ajoute la volonté de relativiser la spécificité de ce roi. Le cynisme, la duplicité, le secret, l’amusement des ambassadeurs, la violence exceptionnelle pour des motifs exceptionnels ne sont rien que très normal. Mais, « Louis XI est un inventif » (p924). La particularité de Louis XI réside dans sa capacité à mener plusieurs affaires de front (contrairement à Charles VII qui clôt une affaire par jour), le niveau de sa méfiance associé à une correspondance informative abondante, l’absence de premier ministre ou de favori influent : « Ce qui frappe tous les observateurs, c’est l’obstination de Louis XI à travailler, et à travailler lui-même » (p253) et « Toutes ces consultations n’ont en réalité qu’un objet, fruit de l’éternelle méfiance du roi : couper court à la transmission indirecte des ordres dans des domaines où l’interprétation peut conduire au contresens. Louis XI dicte sa volonté, mais il entend qu’on comprenne bien » (p302) et l’équilibre entre plusieurs manières de gouverner : « Diplomate quand il l’a pu, chef de guerre quand il l’a fallu, homme de cabinet quand les circonstances le permettaient, inlassable voyageur quand elles l’exigeaient, ce roi peu soucieux du décor a, plus que tout, aimé la réalité du pouvoir » (p939). C’est un homme d’action fondamentalement, pratique jusqu’au prosaïsme.

Dans cette lecture au long cours, le lecteur embarque pour un grand voyage dans la France de la seconde moitié du XVe siècle, caractérisée par la permanence de la guerre : guerre civile dite du « Bien public », guerre territoriale contre la Bourgogne de Charles le Téméraire, fin de la guerre de Cent Ans et début de l’aventure italienne. C’est toutefois l’aspiration à la paix qui domine la fin du règne de Louis XI, bien plus que son inclination « prémachiavélienne » pour la ruse ou la dissimulation que les historiens ont abusivement prêtée à ce souverain.

De manière générale, Louis XI, c’est le mythe du succès administratif dans la patiente construction de l’État monarchique de la fin du Moyen Âge mais d’un succès dont l’opportunisme et le travail ont une plus large part que le tissage d’une toile universelle, omnisciente, omnipotente dans le temps et dans l’espace : «  L’image du roi dans le secret de son cabinet, pour fausse qu’elle soit au regard de ses activités, de ses déplacements et de ses contacts personnels, n’en a pas moins une touche de justesse : le travail de Louis XI sera largement nourri de dossiers, de rapports et de lettres » (p211). Il y a une certaine part d’exagération à propos de l’omnipotence de Louis XI que Favier ne fait que mentionner en passant lorsqu’il cite des chroniqueurs : « le premier témoin de son règne c’est le roi. Dans son art de gouverner, la correspondance occupe une place d’exception. Il informe, il explique et il ordonne ».

L’apport propre à Jean Favier, c’est faire la synthèse des connaissances sur les évolutions économiques, sociales et idéologiques qui ont beaucoup progressé et de les mettre en relation avec le règne de Louis XI, le contexte comme la politique du roi. Autre point négligé encore : le rôle de la reine Charlotte de Savoie. Il inverse le bilan du règne de Louis XI : la politique royale, s’appuyant après la guerre du Bien public sur une imposante montée en puissance des moyens militaires – mais non pas navals (p. 359-362) – et des gratifications dont le tribut à Édouard IV est la plus spectaculaire, a coûté très cher ; oui, la hausse de la pression fiscale est sans commune mesure avec une croissance économique qu’il ne faut pas surestimer ; oui, son incidence est réelle sur le niveau de vie des contribuables ; mais c’était le prix de la sécurité. « En finir pour un demi-million d’écus avec la guerre de Cent ans restera sans doute l’une des meilleures affaires conclues par la monarchie française » et, qu’à long terme, « la politique de Louis XI aura (…) été des plus économiques » (p. 928).

A propos de Charles le Téméraire, ennemi de l’histoire romantique

De Charles le Téméraire, Favier se contente de mentionner sa paranoïa envers Louis XI et ses erreurs nombreuses prêtant à une force centripète plutôt que centrifuge en rappelant que les contemporains généralisent ses défauts là où ils se sont manifestés une seule fois (se faire tacticien au mépris des conseils à Morat par exemple). Il cite la personnalité imprégnée par la chevalerie et par conséquent un mépris des bourgeois (gênés par la guerre économique) et une indifférence aux mécontentements de ses vassaux malmenés par la guerre. Il cite aussi une erreur d’appréciation du sentiment bourguignon par le duc : sa volonté de centralisation, quelqu’ait pu être l’objectif, est perçue comme une extension de pouvoir personnel. La grande erreur, par rapport à Philippe le Bon, serait l’ambition territoriale hors les frontières du duché et l’absence de patience dans l’enchaînement des actions.

Plan du livre

Après le récit de l’enfance « Aux origines d’un caractère » (chap. I, p. 23-43), vient le « Portrait d’un homme » (chap. II, p. 45-74) qui dépeint l’être physique et moral indépendamment de son statut social, c’est-à-dire le simple « homme qu’eût été Louis XI s’il n’avait été roi » (p. 9), le support humain du souverain en quelque sorte.

Le déroulement chronologique reprend alors, de l’adolescence à l’avènement (chap. III à VII, p. 75-225).

Louis XI devenu roi, une série de chapitres thématiques présente tour à tour le cadre et les moyens de son action de gouvernement (chap. VIII à XIV, p. 227-422). Le cadre, c’est concrètement le Val de Loire auquel va très tôt sa prédilection (chap. VIII, p. 227-240), mais c’est aussi un royaume convalescent qui va mettre longtemps à panser les plaies démographiques et économiques de la guerre de Cent ans (chap. IX, p. 241-251). Les moyens, ce sont d’abord les méthodes de travail du roi, les hommes, les institutions (chap. X et XI, p. 253-313), ensuite les grands instruments du pouvoir : le droit, l’armée, les finances (chap. XII à XIV, p. 315-422).

Ce tableau achevé, la chronologie reprend ses droits et détaille les péripéties du règne, des lendemains de l’avènement aux approches de la fin (chap. XV à XXVI, p. 423-773).

Une dernière série de chapitres thématiques dresse alors un bilan de l’action de Louis XI dans divers domaines qui retiennent plus particulièrement l’attention de l’auteur (chap. XXVII à XXX, p. 775-885), en politique intérieure avec l’abaissement ou la destruction des principautés territoriales (chap. XXVII, p. 775-794), à l’extérieur avec son interventionnisme dans cette Italie qui le fascine et le passionne mais où il se garde bien de s’engager militairement (chap. XXVIII, p. 795-808), dans le champ économique où ses mesures pour favoriser l’enrichissement du royaume ressortissent surtout d’une volonté de puissance politique (chap. XXIX, p. 809-862), sur le plan culturel enfin où l’indifférence de cet amoureux de l’Italie envers le mouvement des arts et des idées qui prépare alors la Renaissance française apparaît d’autant plus remarquable (chap. XXX, p. 863-885).

Un ultime chapitre chronologique retrace enfin le terme du règne (chap. XXXI, p. 887-907).

Puis l’auteur évoque en un survol rapide la postérité de l’image de Louis XI dans l’historiographie et la mémoire collective (chap. XXXII, p. 909-917)

3 Depuis Urbain Legeay (1874) jusqu’à Jacques Heers (1999) : des tentatives de réhabilitation plus ou moins justifiée.

4 Aucun de ces ouvrages n’était-il pleinement satisfaisant pour le chercheur ou l’étudiant. Le premier livre, tirant un riche parti des archives diplomatiques milanaises, souffrait d’une chronologie parfois mal assurée et d’un certain impressionnisme anglo-saxon où l’objectivité historique ne trouve pas toujours son compte ; le second s’offrait comme un essai stimulant mais son organisation thématique supposait déjà bien connu le détail de l’histoire du règne.

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