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Le Bonheur dans le crime

Les Diaboliques, Barbey d’Aurevilly

Le bonheur dans le crime est une nouvelle au ton diabolique où les protagonistes agissent et se dépravent en toute impunité. Pourtant, loin d’être une fiction, l’intrigue s’inspire directement d’un fait divers comme l’expliqua Barbey d’Aurevilly : « Cette nouvelle est, du reste, une histoire de mon pays, que m’a contée mon père. Ceux qui en avaient été les héros passaient pour être parfaitement heureux : c’était, selon moi, un phénomène et j’ai voulu le montrer ». Barbey a recueilli les informations qui entouraient toute l’affaire, auprès de son père et de son oncle, et n’a plus eu qu’à fondre la réflexion de son oncle témoin dans les traits du docteur Torty, le narrateur. La nouvelle traite ainsi du bonheur, dans toute sa multiplicité et ce, dès le titre dont il est le premier mot. Quelles conceptions du bonheur Barbey dépeint-il ? L’introduction aux faits en eux-mêmes décrit plusieurs formes de bonheur, à la fois pour une société et ses individus très différents les uns des autres. Mais l’individu, dans son identité et son destin, est tout autant soumis au bonheur qu’au malheur. Barbey d’Aurevilly, enfin, s’attache à définir le socle principal du bonheur, l’amour dans le couple, tout en apportant des nuances passionnées et criminelles qui ne sont pas tout à fait universelles.

Plusieurs conceptions du bonheur

Conception du bonheur au sein d’une société

Il existe en premier lieu une conception du bonheur qui, si elle n’est pas universelle, s’attache à une société et à son époque, celle du XIXème siècle en pleine mutation politique, économique et sociale. [Restauration révolution de juillet 1848]

Les valeurs de cette société miniaturisée dans la ville de Valognes à propos du bonheur sont traditionnelles : on envisage encore le prestige des mariages arrangés tel que celui qui a été conclu entre le comte de Savigny et Delphine de Cantor avant de rêver « [aux] mariages d’inclination et [aux] bonheurs qu’ils donnent » comme peuvent le faire les « mères romanesques et vertueuses » (p120). Le bonheur en société est codifié et passe par le rang et la reconnaissance sociale ainsi que la religion, symbolisée par la messe hebdomadaire. La religion semble d’ailleurs prendre la place de l’amour vrai, puisque le premier narrateur, dont Torty connaît le «  respect et [l’]amour pour les choses du catholicisme », lui dit «  qu’on parle peu d’amour conjugal dans le monde où » il va et cela s’applique aussi bien au monde parisien qu’à Valognes. L’interlocuteur du docteur Torty, explique qu’il s’agit « d’une ville aristocratique, dévote et bégueule » (p112) et juge lui-même le Comte et la Comtesse de Savigny selon leurs rangs lors de leur unique rencontre (p115). Ainsi Torty s’étonne-t-il si facilement que son interlocuteur n’ait pas eu vent du scandale autour du comte de Savigny qui a totalement ruiné son image dans le monde.

Mais c’est aussi une société où on se flatte d’une noblesse de corps comme on se pique d’une noblesse d’âme et d’esprit.

  • La ville de Valognes bat au rythme des nobles duels d’escrime. On la surnomme « la bretteuse ». Le plaisir est à la culture de cet art.  « Les habitants de V… se piquaient d’être difficiles. » (p123) L’épée permet même de se faire une place dans la société comme pour Hauteclaire et son père : « Rien n’égalise comme l’épée ».

  • Hauteclaire, par ses talents de bretteuse, s’illustre en illuminant Valognes. Torty la décrit comme « une grande artiste », « une diva ». Sa disparition entraîne la perte d’un parti à marier mais surtout la chute de cette « ville d’épée » (p134). Valognes se love dans la langueur et le deuil tandis que ses fidèles de la salle d’armes qui sont aussi des prétendants sont jaloux.

  • Chez Delphine de Cantor: (p 140) «  C’est qu’elle était noble, et qu’en dehors de la noblesse, le monde n’était pas digne d’un regard. » Elle n’accorde aucun regard à Eulalie. Torty généralise même : la noblesse est la passion des femmes.

Delphine de Cantor est l’incarnation même des valeurs de la société. Son bonheur, à l’heure de sa mort, ne peut que provenir de la conservation de la respectabilité du nom de sa famille et de la gloire de Valognes. (p159) «  Mais il s’agit de nous tous, les gens comme il faut du pays. » et « J’aime mieux les laisser dans les bras l’un de l’autre, heureux et délivrés de moi, et mourir enragée comme je meurs, que de penser, en mourant, que la noblesse de V… aurait l’ignominie de compter un empoisonneur dans ses rangs » (p159). La mort de Delphine de Cantor constitue toutefois la mort définitive de la petite ville. Valognes et ses habitants tombent dans le creux oublié du monde.

Deux types de bonheur individuel

On peut trouver l’amour conjugal ou parental, le bonheur apporté ou non par le regard de l’autre mais une constante dans les bonheurs individuels: la satisfaction des désirs pour le plaisir.

L’individu conforme à la société pour son bonheur: Stassin ainsi qu’à 1ère vue Savigny

  • (p. 122) La vie, chez Stassin, tourne autour des honneurs : il a servi en tant que soldat et est devenu un « ancien prévôt du régiment » fort respectable par ses exploits. « La pointe au corps », pour terminer sa vie de façon agréable, dans le confort et les honneurs de l’escrime sa passion, ouvre une salle d’arme à Valognes. Il finit par respecter la tradition du mariage tout en satisfaisant un caprice en se mariant avec une grisette. Et selon la coutume, « comme tous les vieux soldats » (p124), il chérit son enfant presque à l’excès. Son bonheur tient autant à sa prospérité économique que politique: Stassin est un monarchiste dans l’âme comme tous ses concitoyens. La référence médiévale dans le nom de sa fille ne renvoie pas seulement à un preux chevalier épéiste : il renvoie au système féodal et aux privilèges d’une noblesse. La mort de Stassin résultera du poids de l’âge et d’une pression morale. Il est à un stade de sa vie où il semble qu’il n’est plus possible de sourire: il est « veuf de sa femme et tué moralement par la révolution de juillet » (p128).

  • À 1ère vue, Savigny va conclure un mariage arrangé. Il est très bien coté par son attitude maritale exemplaire dans la province (p135). Mais sa rencontre avec Hauteclaire bouleverse sa vie et sa manière de penser le bonheur. D’un noble presque flegmatique, il deviendra féroce malgré lui dans la passion.

L’individu marginal (p .188) :

  • Le bonheur chez le docteur Torty ne fait absolument pas intervenir autrui au sens habituel du terme. Il recherche en premier lieu l’indépendance vis-à-vis de la société, ses obligations, ses codes et ses gens. Torty ne semble s’attacher à personne, il préfère s’amuser à leurs dépens comme en témoigne sa façon de considérer les gens. « Il méprisait l’homme aussi tranquillement que sa prise de tabac, et même il avait autant de plaisir à le mépriser qu’à la prendre. » (p114). Torty méprise également avec grand plaisir la religion en médecin athée: « Il fallait – disait-il railleusement pendant le bail de trente ans qu’il avait fait à V…, – qu’ils choisissent entre moi et l’extrême onction, et, tout dévots qu’ils étaient, ils me prenaient encore de préférence aux Saintes Huiles » (p112). Torty s’élève même en égal de Dieu. Les malades dépendent de lui et il en jouit avec orgueil : « c’est moi qui les fait tous » (p113). Son flegme lui permet de s’adapter à toutes les situations (devant des malades à l’agonie comme Delphine de Cantor ou bien devant Eulalie et Savigny) et d’en discuter et rire de façon cynique plutôt que d’en pleurer. Mais le rapport du médecin au monde surtout est purement intellectuel: il ne tire plaisir que de l’observation des gens, du commentaire des mœurs et de l’auscultation des malades, car chaque être vivant constitue une énigme à résoudre. « il était venu s’engloutir dans Paris, – là même, dans le voisinage du jardin des plantes, rue Cuvier, je crois, – ne faisant plus la médecine personnelle que pour son plaisir personnel, qui, d’ailleurs, était grand à faire, car il était médecin dans le sang et jusqu’aux ongles, et fort médecin, et grand observateur, en plus, de bien d’autres cas que de cas simplement physiologiques et pathologiques… » (p111-112). La métaphore filée du matou (p112) rend très bien cette maîtrise de soi où son bonheur ne dépend pas de Dieu mais de lui et l’ascendant qu’il a sur ses proies, prises au piège de sa fantaisie : il peut aussi bien les guérir, garder le silence ou perdre les gens.

  • De façon moins poussée, le parrain d’Hauteclaire, le comte d’Avice aime lui aussi à railler la société, mettre à jour ses écarts aux bonnes moeurs. Il aime à chasser le coquin (p125), remettre la jeunesse dans le droit chemin.

  • Le couple Savigny-Hauteclaire représente lui aussi un cas particulier dans la manière de vivre et de travailler à son bonheur. Un mariage entre deux personnes de classes sociales différentes n’est pas cautionné dans une telle ville de province. Le couple défie les codes.

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Le bonheur ainsi est propre à chaque individu. Néanmoins, il peut selon la personnalité de chacun être un conformisme à la société ou au contraire se définir par antithèse à celle-ci. D’une présentation assez générale de différentes sortes de bonheur, Barbey met alors en avant la manière dont se construisent les bonheurs ou les malheurs, chez Hauteclaire et Delphine de Cantor.

Les vies de Hauteclaire Stassin et de Delphine de Cantor

La figure de Hauteclaire

Naissance placée sous le signe du bonheur: Hauteclaire semble être née sous une bonne étoile par son nom, référence à Hauteclaire dans la Chanson de Roland: « un tel nom semblait annoncer une destinée» (p126). Elle est belle, fille d’un homme honorable, possède des talents physiques tels qu’elle gagne tout duel à l’escrime (p131). « La nature lui a donné d’exceptionnelles organisations ». C’est pourquoi elle attise l’admiration et les passions des hommes tandis qu’elle est enviée par les jeunes filles de la province. « L’étrangeté leur déplaît, d’homme à homme, et les blesse, mais si l’étrangeté porte des jupes, ils en raffolent. » (p. 130)

Toutefois, les premières années de sa vie ne sont pas les meilleures, obligée de subvenir à ses besoins en utilisant sa passion pour l’escrime après la mort de son père. Malgré ses atouts, Hauteclaire, garde sa vie dans sa petite ville de province comme une personne sans véritable existence en attendant de trouver une meilleure chaussure à son pied (p133).

Hauteclaire recèle pourtant une formidable capacité à faire venir le bonheur à elle ou tout du moins se préserver autant que possible du malheur. Jamais on ne lui a cherché querelle, à cause de son don à l’épée mais aussi à cause d’une certaine aura: « Elle était, je dois le dire, très imposante, et elle avait mis tout le monde sur le pied du respect avec elle, n’étant elle, ni familière, ni abandonnée avec qui que ce fût » (p132). Elle est toujours bardée d’une grille devant le visage et d’une protection contre les épées.

Bien plus, il s’agit d’une panthère, dont l’univers est inviolable sans son consentement.

p. 114 « La panthère devant laquelle nous étions, en rodant, arrivés, était si vous vous en souvenez, de cette espèce particulière à l’île de java, le pays du monde où la nature est le plus intense et semble elle-même quelque grande tigresse, inapprivoisable à l’homme »

Cette force lui permet quand elle rencontre le Comte de Savigny, de le séduire et d’aller avec lui vers une autre vie, voluptueuse.

Hauteclaire est prête à tous les sacrifices : « Il fallait qu’elle l’aimât, et l’aimât étrangement, pour faire ce qu’elle faisait ». Elle renonce officiellement à s’exercer à l’escrime, à revendiquer son statut de femme indépendante et forte pour endosser le rôle servile de femme de chambre auprès de Delphine de Cantor comme Saint George a lui-même été martyr. L’orgueil s’humilie par amour. C’est une Isis déesse myrionime: elle change de nom et de costume tout en gardant son identité de femme supérieure parce que maîtresse d’elle-même. D’ailleurs elle dépasse toutes les références métalittéraires avec lesquelles l’auteur la confronte (Baucis, Clorinde, Lady Macbeth qui, hantée par son crime, perd la raison). Hauteclaire s’adapte à toutes les situations et les retourne toutes à son avantage, de façon innocente ou par la corruption. De même que devant la panthère, sa rivale, Hauteclaire « ne se content[e] pas de son triomphe. Elle manqu[e] de générosité » (p116). La jeune femme ira jusqu’au meurtre.

Hauteclaire a obtenu l’homme qu’elle voulait pour mari, de façon exclusive, tout en gardant sa liberté: elle manie toujours l’épée à sa guise. Elle n’a pas toutefois obtenu une véritable estime dans la société, elle n’y est que tolérée à cause de ses origines et de son implication dans l’affaire de l’empoisonnement de Delphine de Cantor. Elle est comme cette panthère à la « forme idéale de beauté souple, de force terrible au repos, de dédain impassible et royal » que tous admire mais qui n’appartient pas réellement pour eux à leur monde: les barreaux d’une cage les séparent.

Opposition entre Hauteclaire et Delphine de Cantor

Il semble y avoir une opposition diamétrale entre Hauteclaire et Delphine de Cantor, et ce sur presque tous les plans.

Si l’on s’attarde par exemple sur leurs passés respectifs, on voit déjà se dessiner l’aboutissement de la situation que Torty décrit dans la nouvelle. On nous dit de Delphine qu’elle a été « élevée aux Bénédictines où, sans nulle vocation religieuse, elle s’était horriblement ennuyée, en était sortie pour s’ennuyer dans sa famille, jusqu’au moment où elle épousa le comte de Savigny, qu’elle aima ou crut aimer, avec la facilité des jeunes filles ennuyées à aimer le premier venu qu’on leur présente ». Delphine semble ainsi prédisposée à l’ennui, elle n’a jamais connu que lui, et l’amour qu’elle a éprouvé (ou cru éprouver) pour le comte de Savigny n’en est que le produit, une sorte d’échappatoire entrevue mais qui n’est en fait que le produit de sa passivité. Serlon, dont elle s’est accommodée. Ainsi, Delphine se contente de subir les évènements avec une sorte d’indifférence permanente, que l’on distingue par exemple lorsqu’elle parle avec Torty: « fit-elle languissamment, avec le désintérêt de ce qu’elle disait », sans jamais tenter de prendre en main sa vie et de construire son bonheur.

Au contraire, Hauteclaire, dès l’enfance, a tout d’une battante « Dès que l’enfant put donc se tenir debout, il commença de la plier aux exercices de l’escrime ». Cet apprentissage, si précoce, de l’escrime, est également un apprentissage métaphorique de la vie, vie dans laquelle Hauteclaire se montre active. Si elle rouvre la salle d’armes de son père après la mort de celui-ci, elle n’hésite pas à s’enfuir brusquement pour rejoindre Savigny et faire son bonheur, même si cela doit amener la salle à fermer. Elle sait aimer, ne se contente pas de croire qu’elle aime. Par ailleurs, Torty nous décrit Delphine comme « une de ces femmes de vieille race, épuisée, élégante, distinguée, hautaine, et qui, du fond de leur pâleur et de leur maigreur semblent dire : « je suis vaincue du temps, comme ma race ; je me meurs, mais je vous méprise! » ». Pour Delphine, seule la noblesse a de la valeur et alors même qu’elle sait que cette noblesse périclite, elle se laisse mourir avec elle, tandis qu’Hauteclaire, bien que d’origine modeste, transcende sa naissance en tant que fille de grisette et surpasse finalement Delphine, dont Torty dit qu’elle lui « fit l’effet d’être mise au monde pour être victime…pour être broyée sous les pieds de cette fière Hauteclaire, qui s’était courbée devant elle jusqu’au rôle de servante ». Les rôles sociaux ne comptent plus, ce ne sont pas eux qui décident de l’issue de cet affrontement entre les deux femmes, affrontement qui a pour but le bonheur.

Cependant, Delphine semble sortir de sa passivité à quelques rares moments. D’abord grâce à son air hautain et à son « menton de Fulvie » qui laissent présager d’une possibilité d’attaque de sa part. Mais c’est avant tout au moment de sa mort qu’elle se hisse jusqu’à Hauteclaire, au moment de parler à Torty, « De douce, elle devint fauve ». Mais ce sursaut est trop tardif, elle se laisse mourir et est déjà vaincue. Même si c’est une mort volontaire qui se veut protectrice de la noblesse, c’est une mort inutile car la noblesse de Valognes se meurt avec elle. L’erreur de Delphine aura été de croire que les choses lui étaient dues et acquises, et en particulier Serlon. Torty dit qu’elle « avait le commandement bref, mais qui n’élève jamais la voix d’une femme faite pour être obéie et qui est sûre de l’être ». Trop sûre de l’être, et c’est ce qui la conduit à un long aveuglement et lorsqu’elle ouvre les yeux sur la relation qui lie Serlon est Hauteclaire, elle préfère la mort au combat, dont elle aurait sans doute été incapable car trop habituée à posséder les choses sans faire d’effort, à l’inverse d’Hauteclaire qui elle se bat pour avoir Serlon et réussit à renverser la situation. Delphine n’est plus que la comtesse officielle mais officieusement, c’est Hauteclaire qui en tient la place en attendant l’élimination de la première Comtesse de Savigny.

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Ainsi, la naissance, le caractère, la façon de voir et d’agir sur sa propre vie sont autant de composantes qui déterminent la possibilité d’accéder ou non au bonheur. Et puisque c’est Hauteclaire, qui, face à Delphine de Cantor, a remporté la place au côté de Serlon, on peut se demander comment, dans le couple, se construit le bonheur.

Le bonheur dans le couple

La domination de la femme

Le bonheur dans le couple se définit d’abord par la place que chacun y tient. Dès la première rencontre, la domination de Hauteclaire est évidente. Hauteclaire est comparée à Clorinde, vierge guerrière qui méprise les travaux féminins et se consacre exclusivement à la chasse et à la lutte, dans la Jérusalem délivrée, du Tasse. Mais si, dans l’oeuvre, Clorinde est tuée après une nuit de combat contre Tancrède, Hauteclaire est victorieuse contre le comte de Savigny, qui ne peut la toucher et n’est « point le Tancrède de la situation », elle surpasse sa référence. Tout est déjà posé : Hauteclaire domine Serlon et manie l’épée, attribut phallique par excellence, bien mieux que lui, et joue donc le rôle de l’homme. On retrouve cet inversement lors de la scène du Jardin des Plantes, lors de la première description du couple, où Serlon a un « air efféminé » et est comparé à « un mignon du temps d’Henri III ». Le narrateur a alors le sentiment que « dans le rapprochement de ce beau couple, c'[est] la femme qui [a] les muscles et l’homme qui [a] les nerfs…».

De plus Hauteclaire attire plus l’attention que Serlon, elle le domine sur le plan de la beauté physique, bien qu’il soit lui même remarquable. Elle l’éclipse, comme la panthère qui concentre toute l’attention dans le jardin, panthère dont elle est d’ailleurs le double. Toutes deux sont noires, et infiniment supérieures au reste du monde. Chez la panthère, il y a une « force terrible au repos », un « dédain impassible et royal » auxquels répondent « la fierté mystérieuse et la force » d’Hauteclaire.

Même dans le mensonge, Hauteclaire est supérieure à Serlon. Si lui montre des signes d’anxiété, elle ne sourcille pas. Elle n’a aucun mal à déguiser : Torty nous dit à propos de son apparence de femme de chambre qu’« elle était là-dessous d’une beauté pleine de réserve, et d’une noblesse d’yeux baissés, qui prouvait qu’elles font bien ce qu’elles veulent de leurs satanés corps, ces couleuvres de femelles, quand elles ont le plus petit intérêt à cela…». C’est donc elle qui pousse Serlon à dévoyer ses principes, et qui après le crime, revêt « l’air heureux de la plus triomphante et despotique maîtresse [qui remplace] l’impassibilité de l’esclave ».

C’est donc le caractère de Hauteclaire qui influence la façon dont la relation est menée, au détriment de Serlon dont le caractère semble être effacé, presque inexistant. Une égalisation apparaît toutefois possible, comme nous le montre la scène du pavillon, grâce à leurs duels à l’épée, car « rien n’égalise comme l’épée ». Et comme ces duels sont « leur manière de faire l’amour », c’est en fait l’amour qui rétablit l’égalité entre les deux amants.

=> scène du jardin « elle se retourna de trois quarts pour le regarder baisant son poignet nu, et je vis ses yeux à elle…ces yeux qui fascinaient des tigres, et qui étaient à présent fascinés par un homme ; ses yeux, deux larges diamants noirs taillés pour toutes les fiertés de la vie, et qui n’exprimaient plus en le regardant que toutes adorations de l’amour! » L’amour fait descendre Hauteclaire du piédestal où elle semble se trouver, elle et Serlon s’aiment d’égal à égal et chacun s’abandonne dans son amour pour l’autre. Mais malgré cela, elle reste celle qui mène leur histoire et qui donnera le poison à Delphine, le dernier obstacle à leur bonheur complet, incarnant ainsi la figure de Lady Macbeth à laquelle Torty fait une référence proleptique au début de la nouvelle, plutôt que celle de Baucis, formant avec Serlon ce couple improbable : Philémon et Lady Macbeth.

Le bonheur dans le crime

Le bonheur dans le crime, titre de la nouvelle, c’est d’abord le bonheur de Serlon et Hauteclaire dans l’adultère, alors même qu’ils préparent le crime, et c’est peut-être aussi un bonheur exalté par le crime, car comme le dit Torty, « Il est des passions que l’imprudence allume et qui, sans le danger qu’elles provoquent n’existeraient pas ». Le crime se pose alors comme condition du bonheur. Mais dans l’adultère, les attitudes de Serlon et Hauteclaire diffèrent. Elle, (p139) « tentatrices comme elles le sont toutes […] et qui regardait si sa femme ne le regardait pas.».

Hauteclaire est décrite comme «une Putiphar d’une espèce nouvelle», despotique séductrice, elle reste impassible en toute circonstance alors que Serlon redoute la réaction du docteur Torty lors de sa première visite, et qu’il passe « de la plus horrible anxiété à l’expression de la délivrance » quand il comprend que le docteur ne dira rien.

Mais ce bonheur dans le crime passe par un nécessaire silence, par le secret. Ce silence, c’est le silence entourant la disparition d’Hauteclaire, qui, aux yeux de la ville de Valognes, est déjà un crime en soi et qui perdure pendant si longtemps, mais c’est aussi le silence de Torty qui cautionne ainsi le crime des deux amants et se fait alors l’unique témoin de la vérité, le garant de leur bonheur. Ce secret, qui reste insoupçonné presque jusqu’à la fin pour la comtesse qui l’a pourtant sous les yeux, découle de la nature même de Hauteclaire. En effet, c’est un personnage qui entretient le mystère, s’y complaît. Elle est presque toujours masquée, se soustrait aux regards, comme refusant de se dévoiler. Cette histoire elle-même finit par disparaître dans le silence et Torty doit « aller [la] chercher déjà loin, comme une balle perdue sous des chairs revenues ; car l’oubli c’est comme une chair de choses vivantes qui se reforme par-dessus les évènements et qui empêche d’en voir rien, d’en soupçonner rien au bout d’un certain temps à la même place». L’oubli de leur histoire par le monde est l’une des composantes de leur bonheur actuel.

Le bonheur dans l’exclusion

Le titre de la nouvelle, Le Bonheur dans le crime, peut aussi être pris dans un autre sens. Ce bonheur qui a pour condition le crime est un bonheur immoral qui n’engendre pourtant aucun regret chez ceux qui en sont les auteurs, et c’est ce bonheur étrange qui leur permet d’être véritablement heureux car il les exclue du monde dont ils ont transgressé les lois morales et sociales, ils peuvent donc vivre en parfaite autarcie, dans « une bulle de savon qui grandit toujours et qui ne crève jamais », phénomène témoignant d’« un bonheur continu ». Leur crime est donc un mal nécessaire pour accéder à cette utopie d’un bonheur hors de la société, hors du temps, hors de l’espace. « -Ils oublient l’univers!-fis-je au docteur qui compris ma pensée. -Ah! Ils s’en soucient bien de l’univers! Répondit-il de sa voix mordante. -Ils ne voient rien du tout dans la création » « Ils passèrent auprès de nous, le docteur et moi, mais leurs visages tournés l’un vers l’autre, se serrant flanc contre flanc, comme s’ils avaient voulu se pénétrer, entrer, lui dans elle, elle dans lui, et ne faire qu’un seul corps à deux, en ne regardant rien qu’eux-mêmes ». Le monde extérieur a disparu pour eux, ils ne voient plus qu’eux-mêmes et se suffisent à eux-mêmes. La bulle dans laquelle ils vivent peut être rapprochée de Java, pays d’origine de la panthère puisqu’à « Java, les fleurs ont plus d’éclat et plus de parfum, les fruits plus de goût, les animaux plus de beauté et plus de force que dans aucun autre pays de la terre, et rien ne peut donner plus une idée de cette violence de vie à qui n’a pas reçu les poignantes et mortelles sensations d’une contrée tout à la fois enchantante et empoisonnante, tout à la fois Armide et Locuste. » Ce pays est en effet à l’image de Hauteclaire, qu’elle recrée et dans lequel elle s’enferme avec Serlon.

Ils s’excluent également de l’humanité dans leur rapport à l’animalité. A propos d’Hauteclaire, on a en effet une métaphore filée de la panthère et du serpent, et Torty affirme que chez elle, « c’est surtout l’animal qui est superbe ». Et elle entraîne Serlon avec elle puisqu’à la fin, Torty les désigne comme « deux fiers animaux ». Mais si, aux yeux du monde, ils peuvent apparaître comme des « monstres », peu leur importe. Eux se contentent de le survoler, comme des « Anges », avec indifférence. « C’étaient, aurait-on cru à les voir ainsi passer, des créatures supérieures, qui n’apercevaient pas même à leurs orteils la terre sur laquelle ils marchaient, et qui traversaient le monde dans leur nuage, comme, dans Homère, les Immortels. » Ils sont donc, tels des dieux, au dessus et hors du monde. Ce sont eux les vrais dieux de l’histoire où toute justice, aussi bien humaine que divine semble absente, et ils accèdent ainsi à une sorte d’éternité, un bonheur durable et inexplicable que rien ne vient perturber, pas même « le grain de sable d’une lassitude, d’une souffrance », pas même les quelques rappels de la mort qui, fatalement, les attend pour mettre un terme à leur irrationnel bonheur, comme le fait qu’ils aient « passé la ligne, la ligne fatale, plus formidable que celle de l’équateur, qu’une fois passée on ne repasse plus sur les mers de la vie! »

Et leur passion dévorante, alliance entre deux individus qui n’existent que l’un pour l’autre, semble menacer la société. Narcissique et fondée sur la mort, elle refuse de donner la vie. Torty dit en effet qu’« ils s’aiment trop…», et que « le feu,-qui dévore,-consume et ne produit pas ». Les enfants sont normalement considérés comme une finalité de l’amour, mais Hauteclaire les considère comme « bons pour les femmes malheureuses ». Leur bonheur est donc contre-nature, comme le montre la réaction du premier narrateur, « c’est un effroyable désordre dans la création que le bonheur de ces gens-là ».

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Ainsi, Barbey, dans Le Bonheur dans le crime, nous donne à voir plusieurs formes de bonheur, mais celle qui domine est celle des deux personnages principaux, le couple Serlon/ Hauteclaire. Barbey met donc en avant un bonheur immoral, qui va à l’encontre de toutes les lois sociales et religieuses alors qu’il prétend faire oeuvre de moraliste, et le lecteur ne peut que se contenter, comme Torty, d’admirer ce couple «diabolique», comme le faisaient «les créatures humaines qui […] regardaient timidement [la panthère], qui la contemplaient, yeux ronds et bouches béantes.» dans le Jardin des Plantes.

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